Au cœur des réflexions chrétiennes au sujet du travail, on trouve ce court passage de la Bible où l'on voit Dieu en train de créer le monde : séparer l’ombre de la lumière, les eaux tourmentées de la terre ferme, créer l’Homme. Un sacré travail ! A chaque étape de son œuvre, il regarde ce qu’il vient de faire et ressent la joie profonde du travail accompli « Dieu vit que cela était bon » nous dit-on.
Dimanche 18 janvier 2009, une centaine de cadres chrétiens de la région Centre étaient réunis à Orléans pour réfléchir au thème « Le Travail, vers quelle Humanité ». Thème un peu classique mais qui allait finalement se révéler assez enrichissant.
Tout d’abord, alors que l’on s’apprêtait à essayer de comprendre la situation du monde du travail en région Centre, on se rendit vite compte que les intervenant, cadres du secteur automobile, l’un à Orléans, l’autre à Chateauroux, étaient en fait totalement immergés dans la mondialisation. La mondialisation, objet du congrès MCC de Lille en 2001, semblait alors bien abstraite, lointaine. Elle est aujourd’hui là, au cœur des activités de la région, et elle est arrivée par un chemin où on ne l’attendait pas.
La sous-traitance et la mondialisation
Lorsque vous achetez une voiture, vous pensez qu’elle a été fabriquée par un constructeur, Renaud, PSA... En fait, les constructeurs automobiles se sont entouré d’un nombre incroyable de sous-traitants qui fabriquent les différents éléments qui constituent le véhicule. Le sous-traitant est fournisseur vis-à-vis de ce client auquel son avenir est intimement lié. Il ne vit que par le client, pour le client, le contenter, le garder. Il n'est plus seulement industriel, mais de plus en plus prestataire de services.
Pour gérer les appels d'offres, le secteur automobile a mis en place ce qu'on appelle des "places de marchés" sur internet (marketplaces) qui mettent en concurrence des fournisseurs du monde entier. Sur ces plateformes, on mène des enchères inversées. Dans ce mode de vente, le client fixe un prix plafond et les fournisseurs baissent leurs prix tour à tour jusqu’à ce que le prix soit tellement bas que celui qui vend ne gagne presque plus rien. Il arrive que, pour maintenir une production, l’entreprise vende à perte c'est-à-dire qu’elle accepte de vendre moins cher que ses coûts de production.
Parfois, les constructeurs exigent du sous-traitant qu’il fabrique ses produits en Europe de L’Est ou en Chine. Celui-ci est obligé de le suivre, sans quoi le constructeur se dirigera vers un autre fournisseur qui, lui, produira moins cher. Les prestations étant contractualisées sur le long temps, perdre un marché, c’est prendre le risque de fermer son entreprise. Le fournisseur n’a donc pas le choix. Il délocalise pour produire moins cher là-bas en espérant sauvegarder les emplois ici qui produisent, eux, déjà à perte.
C'est ainsi que, par le biais des relations client-fournisseurs, la mondialisation est entrée de plein pied dans notre économie et elle n’est pas prête d’en sortir puisque ces relations structurent de fait l'économie moderne.
Pour un cadre dirigeant, comment expliquer ces enjeux aux ouvriers ? Pas facile ! On essaye de les rassurer, de leur rappeler l’engagement des dirigeants pour garder les emplois locaux, on rappelle qu’ils l’ont toujours fait depuis toujours. N’empêche, l’inquiétude est là et les relations ne sont pas faciles…
Le client est la raison de vivre de l'entreprise ! N'est-elle pas aussi une figure commode sur laquelle on peut être tenté de se défausser de ses responsabilités ?
La recherche de la taille critique
Parfois aussi, les constructeurs disent au fournisseur: « Vous êtes trop petit. Vous comprenez, on va faire une toute nouvelle voiture très sophistiquée qu’il va falloir construire pendant des années. On est très contents de vous mais on ne peut pas prendre de risque. Sur ce dossier, on veut travailler avec une entreprise qui a de solides assises financières ». Alors, pour garder son client, sauvegarder son entreprise et ses emplois, le patron vend son entreprise à un groupe international. La PME française perd ses capacités de décision et ses projets. Elle se converti en simple centre de production dirigé par un groupe dont les décideurs ne parlent même pas le français.
Dans une PME à taille humaine, le patron connait tout le monde : le jeune qui voit là l’occasion de tenter sa chance dans un grand groupe, le suiveur qui se dit que tant qu’il a un boulot, ça ira comme ça, et le retissant qui ne voit que les points négatifs. Le rôle du cadre est alors de comprendre les inquiétudes légitimes, d’écouter les gens et d’essayer de trouver de vrais réponses à leurs questions. « Vous dites qu’on va supprimer la R&D ? Mais peut-être que nous sommes compétents et que nos compétences les intéressent. Peut-être aussi peuvent-ils nous apporter des compétences que l’on n’a pas et qui nous seront utiles ». Dés-lors, par l’humain, on arrive à convaincre les plus motivés qui a leur tour convaincront la majorité.
Finalement, dans l’exemple de la PME en question, certes le centre de décision est à l’étranger mais plusieurs années après, l’emploi est toujours là. On constate cependant que la mutation de l’entreprise ne lui a semble-t-il pas permis de gagner les marchés qu'elle escomptait puisqu’elle n’a pas connu de croissance significative.
Le cadre pris dans les tourbillons de l'organisation
Dans ces expériences, on se rend compte que les structures s'adaptent en s'internationalisant. Pour cela, des français partent en Bulgarie, des allemands viennent en France... Parfois, on a l'impression que les hommes sont les jouets (sans doute involontaires) de ces organisations, tel ce cadre parti 3 ans de France pour créer une filiale au Canada. Au moment de revenir, il n'y avait plus de place pour lui en France, on lui a donc proposé une mission de 3 ans en Bulgarie. Et après,... on ne sait pas.
C'est qu'un cadre dirigeant est au service de l'organisation, tel ce jeune devenu cadre dirigeant d'une grande entreprise en 3 ans sans y être vraiment préparé et qui se retrouve à travailler comme un fou du matin au soir, WE compris. Qu'il se passe quoique ce soit et il se doit d'être là, de toujours répondre. Qu'il ne se passe rien, il répond quand-même aux mails qu'il reçoit de manière incessante sur son blackberry. "Ton blackberry, c'est ta maitresse" lui dit un dimanche sa femme un peu excédée. "Je me demande s'il n'y a pas là quelque-chose qui ressemble à de l'addiction" nous dira-t-il spontanément.
"Il faudrait se garder 2 heures par semaine pour soi, pour réfléchir à ce qu'on fait au travail" lui conseille quelqu'un qui avoue aussitôt, que, évidemment, ce n'est pas possible ! Alors quel recul sur son travail, sur les relations qu'on y noue, sur sa manière d'agir ? La meilleur solution, c'est de se faire aider nous dit-on. Certains ont des coachs, d'autres des psy, d'autres des groupes tels le MCC. Mais au fond, ce ne sont souvent que des solutions à notre incapacité à consacrer ces 2 heures hebdomadaires qui nous permettraient de nous construire.
Ah, si on ne recevait pas autant de mails ! Si on en envoyait pas autant aussi ! Finalement, on peut se poser beaucoup de question sur les mails, portables,... tous ces outils sensés nous mettre en relation permanente les uns avec les autres. Car, qu'est-ce qu'une relation ? L'expérience nous montre en effet que c'est par le rapport personnel que l'on arrive à échanger réellement, comprendre, créer une relation justement. Les outils de communication nous y aident-ils vraiment ?
La joie et la souffrance
Dans l'évangile, il est dit "Que votre oui soit un oui et votre non soit un non". En écoutant les témoignages, j'ai sans doute entendu des "oui", je n'ai pas perçu aucun "non". Cela doit nous interroger sur notre capacité à discerner, à faire des choix. Sans quoi nous serons toujours à courir derrière la situation qui nous est imposée. Sans quoi, nous et ceux qui travaillent avec nous, risquent bien d'être broyés par les circonstances. J'ai senti de la souffrance dans les situations qui nous étaient présentées.
Dans "Le dernier métro" de François Truffaut, il y a cet échange extraordinaire (je cite de mémoire) "madame, de vous voir est une souffrance". "Hier, vous disiez que c'était une joie". "C'est une joie... et une souffrance". Quand on réfléchit au monde du travail, on perçoit tout à fait ça : à la fois la joie devant le travail accompli, les chalenges relevés,... mais aussi cette souffrance des hommes qui ne comprennent pas toujours bien ce qu'ils font au milieu de tout ça.
La responsabilité du cadre chrétien devrait être d'aider ceux qui l'entourent à voir la joie et à chaque fois que c'est possible, à diminuer la souffrance. Encore faut-il être en capacité d'y voir clair dans les situations, celle des autres, et la sienne...
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[Je précise que ce texte est une réaction à la journée MCC et non un compte rendu.]
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