les mots de minuit…
Il est tard, très tard. Sur France 2, une émission littéraire. Et puis, bizarre, il y a un jeune, les cheveux crépus, pas habillé comme les autres, la peau basanée.
- il y a eu ce film, « La haine ». Un jour, ma mère me dit « tu vends de la drogue, on t’a vu à la télé ». mais Maman, c’est un film. Tu peux pas lui expliquer que c’est pas la vérité. c’est à la télé, donc c’est vrai ! Ce jour-là, j’ai décidé qu’on ne se servirait plus de moi pour le mal, que je ne passerai plus en prime time (je suis content de passer à cette heure-là). Alors, je me suis mis à écrire.
- les gens ne sont pas cultivés politiquement. Quand ils voient Rachida, Rama Yade, Fadela. Ils disent aux jeunes : « tu vois, toi aussi, tu peux y arriver ». Quand j’étais à l’école, j’étais pas bon. A la télé, il y avait Rachid Arabe. Ma mère me disait « embrasse son front que son intelligence vienne en toi. Toi aussi, tu peux y aller ». On s’en fout de savoir si c’est en prime time ou pas. Il est à la télé. Alors, nous aussi, on peut y arriver.
- Ils disent qu’on n’est pas intégrés. C’est pas vrai. Maintenant, il y a des gens qui y arrivent, mais eux, là haut, ça ne leur plait pas. Ils n’aiment pas les pixels marrons qui arrivent à l’assemblée nationale. Alors ils essayent de contrer ça. C’est pour ça qu’ils ont fait le débat sur l’identité nationale. Pour dire qu’ils ne voulaient pas de pixels là haut.
- la banlieue, c’est la trithérapie de la société française : quand y’a un problème, on dit « ça c’est la banlieue » mais en fait c’est parce qu’on cherche un prétexte. Nous, on va pas rester dans la banlieue, on va aller bousculer Paris. Mais pas avec de la violence, avec des mots.
- quand je me promène dans la rue, on ne voit pas mes 3 romans, mon best seller, ma pièce de théatre. On voit mes pixels, je les porte sur moi
et puis… vous nous lisez un extrait ? – non, j’aime pas lire (à voix haute) – Brigitte Fontaine prend le livre et lit le passage – A la fin, le jeune part subitement du champ de la caméra – le présentateur est gêné – il le rappelle – il y a un silence : « vous savez, c’est normal, on peut aussi partager ça,… votre émotion » – le jeune revient
- vous savez, pour moi, pour moi, passer chez Pivot, … j’aime regarder cette émission… c’est un cadeau d’être là
- mais vous savez, on ne vous a pas invité pour ce que vous pourriez représenter. On vous a invité pour ce que vous écrivez – silence – Mais si vous dites que c’est un cadeau, on est content de partager votre émotion avec vous
C’était le 11 mars 2010, vers 1h30 du matin, Rachid Djaïdani passait à la télé. Et moi, un instant, je me suis mis à reprendre espoir, à aimer la télévision française…




