La gratuite, nouvelle utopie de l’Homme moderne
On dit que notre siècle n’a plus d’utopie. Je crois que c'est faux.
Nous passons un temps considérable à créer et faire vivre des associations à but non lucratif dans le but de construire un mieux vivre ensemble (qu’il soit sportif, social ou politique). Sur internet, les blogueurs tiennent des blogs, souvent, sans en attendre en retour que le plaisir d’échanger, de contribuer à une œuvre intellectuelle commune. De leur côté, les consommateurs laissent leur avis sur les sites de vente par internet, espérant que leur expérience personnelle pourra, mieux que celle d’un vendeur, éclairer le choix des autres. Enfin, que ce soit par mail, par clé usb, par facebook ou tout autre moyen électronique, nous partageons de la musique et des vidéos estimant que cet acte est celui du partage amical et non celui du viol de propriété intellectuelle.
Tous ces comportements ont un point commun : ce sont des actes volontaires et gratuits. A force de prôner la rigueur budgétaire et la nécessité de profitabilité., notre système socio-économique a fini par nous encourager à créer tout un pan d’activité qui tend à sortir du champ de l’économie marchande.
Par gratuité, je ne veux pas dire que l’économie soit totalement absente de ces activités : une association perçoit des cotisations et paye ses factures, un blogueur paie son ordinateur et perçois parfois des revenus publicitaires, un consommateur a, dans la plupart des cas, acheté le produit au sujet duquel il donne son avis. Mais dans ces activités, l’acte principal est gratuit quand sa dimention économique est secondaire et périphérique.
Quand j’étais plus jeune, je passais des heures au café (encore plus que maintenant !). Mes copains ne comprenaient pas que je sois prêt à dépenser autant d’argent pour boire un café assis dans un grand café quand le café au comptoir du bistrot du coin était souvent meilleur et bien moins cher. A l’époque, je répondais que ce que je payais, ce n’était pas vraiment le café mais plutôt le cadre.
Et puis l’autre jour, j’ai lu un livre que j’ai trouvé passionnant : ce qui est au coeur de l’activité d’un café, c’est la rencontre entre les gens (ou avec soi-même si on y va seul). Cette rencontre ne peut être que gratuite : il paraitrait absurde de payer un ami pour le rencontrer et discuter ! Mais puisque, parfois, la rencontre ne peut, ou ne doit, se faire dans l’intimité, on se rencontre au café. Ce que l’on paie alors, ce n’est pas vraiment ce qu’on y consomme. Ce que l'on paie, c'est le moyen de faire cette rencontre gratuite. Considéré ainsi, le bistrotier n’est pas un commerçant de café mais une personne qui met à disposition un cadre de rencontres gratuites en échange de rémunérations exprimées conventionnellement en nombre de boissons. Il me semble qu'il y en a un qui a tout compris à ça, c'est le patron d'Autour de la Terre, lieu où l'on va pour discuter et/ou prendre son temps plus que pour consommer (ce qui n'empêche pas d'ailleurs le café d'y être très bon !).
Je crois qu'on y gagnerait beaucoup si on déplaçait ainsi notre regard sur nos diverses activités humaines. En cherchant à trouver d’abord ce qu’il y a de gratuit, on retrouverait en fait ce qui est escentiel.
Prenez votre travail, il devient occasion de créer avec d’autres, prenez la Rue de La Rep le samedi, elle devient lieu de rencontre pour toute l’agglO, prenez un magasin, il devient occasion de rêver de ce que vous n’aurez jamais – vous n’allez pas tout acheter non plus ! -, prenez une librairie, elle devient le moyen pour Fansolo de rêver qu’un jour, il lira un livre en entier, et pour ma femme qu’elle vivra assez pour tous les lire – mais c’est important, le rêve !
Ne considérer la vie que dans le rapport marchand vous lie dans la contrainte : vous allez au travail pour gagner de l’argent pour acheter tous les gadgets de la FNAC, votre association doit trouver des financements pour payer ses frais de fonctionnements,… On en vient à oublier que l’économie et la société sont au service de l’Homme et non l’inverse.
En ce sens, la recherche de la gratuité libère l'Homme, ce qui est très bien traduit dans le terme anglais "Free" qui veut dire "gratuit" mais aussi "libre".
Vous qui êtes épris de liberté ? Posez-vous la question de la part que vous réservez à la gratuité dans votre vie. Je suis sûr que vous y trouverez la source de vos espérances et qui sait, peut-être, celle d'un vrai bonheur !
…
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Tout le pb est de savoir si l’acte réellement gratuit existe ?
Les psys (occidentaux) affirment que non car tout acte répondrait à un besoin de compensation et/ou de réparation…
Les bouddhistes pensent que l’acte gratuit peut exister et que l’altruisme est la règle, l’égoïsme l’exception…
Ton appréciation sur Autour de la Terre me touche mais je crois que tu te trompes car je ne crois ni au commerce équitable ni au commerce apparemment gratuit, mais il serait trop long d’en discuter ici.
Il me semble cependant que le commerce éthique est possible.
Amitiés
Ah les bons débats que soulève Miguel … souvent clivants (droite vs gauche voire extrême gauche …) mais bien stimulants :
Ce qui est en jeu ramène aux débats sur « l’économie du don » – nul doute que Miguel a cela dans son logiciel politique –; un petit détour par Smith, Proudhon, Mauss n’est pas inutile et l’évidence qui se dégage de leur lecture s’impose : en économie, dans les relations sociales, le « gratuit », le don « pur » n’existe pas, il est une forme de l’échange, il y a nécessairement d’une manière ou d’une autre réciprocité sans quoi la coopération s’éteint.
Cela ne veut pas dire pour autant que nos actes doivent être obligatoirement « marchands » ; une association s’impose cette règle de l’échange d’actes gratuits (lorsqu’on est seul, on s’épuise et on arrête)
Et puis évidemment, on a toute l’idéologie du « libre » sur le web ; je laisserai à d’autres le soin d’en développer les vertus
Je crois avoir vu un sujet de philo de mon fils sur le sujet : y a-t-il un don gratuit ou bien est-ce un échange ?
Ce genre de dissertation mène implacablement à la place de l’amour dans les relations humaines … L’approche spirituelle, morale du don n’est pas nécessairement en phase avec sa place dans la pensée économique.
C’est selon moi là que se situe l’opposition, plus qu’entre monde occidental et bouddhistes ; d’ailleurs, il y a chez nous d’authentiques actes gratuits : par exemple, le don de sang ou d’organes
Bon, je n’échangerai pour rien au monde le sourire d’un de mes enfants, je lui dirai seulement … merci
L’économie de la gratuité est-elle préférable à celle de l’échange marchand ? Vaste sujet philosophique. Il est débattu depuis Platon et Aristote, et nul doute le sera-t-il encore dans mille ans.
Je n’ai évidemment pas la réponse à cette question car je pense qu’il n’y en a pas de définitive.
Je crois que, là comme en Écologie, ou en Démocratie, c’est la DIVERSITÉ qui est nécessaire.
Il y a des choses, même matérielles, qui ne se vendent pas ni ne s’achètent, mais qui s’offrent, se donnent ou se reçoivent sans contrepartie obligatoire. Ce sont en général des témoignages de sentiments.
Et en dehors des produits nécessaires à la « consommation » (logement, alimentaire, etc), il y a d’autres choses qui, bien qu’immatérielles parfois, n’acquièrent de valeur que si elles sont vendues à prix d’argent.
Il en va ainsi des conseils de spécialistes (avocats, médecins, etc.) ou des créations artistiques parce qu’il faut bien que les créateurs vivent de quelque chose, et si possible d’autre chose que de la charité publique.
Toute la question est de savoir dans quelle mesure on peut se passer des unes ou des autres, ou au contraire jusqu’où est-on prêt à aller en termes de budget pour se les offrir.
Mais en vérité, je crois aussi que la question est mal posée. Ce n’est pas tant une opposition « gratuité vs mercantilisme » sur laquelle il faut réfléchir, mais plutôt à la manière dont sont organisés ou inorganisés l’un et l’autre dans nos sociétés.
Nul doute que le mercantilisme est parfaitement organisé pour faire rendre le maximum de jus en établissant une spéculation permanente basée sur la concurrence.
La concurrence est une chose saine, mais la spéculation conduit directement à un ultra-libéralisme destructeur.
D’un autre côté certains cherchent à lui opposer un radicalisme, une caricature de gratuité poussée à l’extrême, qui aboutit nécessairement à la négation de la valeur du travail.
On l’a bien vu avec le Communisme et ses kolkhozes, incapables de nourrir ses propres ressortissants avant que ceux-ci n’en reviennent à cultiver leurs propres lopins privés.
La vérité est donc nécessairement entre les deux : toute chose a une « valeur » laquelle peut être « relative », mais cette relativité ne peut être établie que par un « marché » régulé par la seule loi de l’Offre et de la Demande protégée de toute spéculation financière.
Ces propos sont nases, ineptes et inconsistants.
(méchanceté GRATUITE)
toute chose a une « valeur » laquelle peut être « relative »…
Il existe une seule valeur qui ne puisse être relativisée, qui soit intemporelle et universelle : aucun être vivant ne doit être considéré comme un objet.
AT, tu écris que toute chose a une « valeur » laquelle peut être « relative » : dans un monde du service, les choses sont plus compliquées. On est ainsi capable d’offrir un téléphone portable parce que l’on sait que son propriétaire va ensuite acheter des services de communication téléphonique. On peut aussi offrir un service dans l’espoir que la personne achète ensuite des produits (mon mainteneur de chaudière fait ça très bien). Qu’est-ce qui est vraiment vendu ? qu’est-ce qui a un prix, vaste discussion !
Pour ce qui est de l’intemporalité et l’universalité du caractère sacré des êtres vivants, on est d’accord sur le fait que c’est une position morale (que je partage, d’ailleurs) ? Par contres, si on regarde l’esclavage humain, la vente de hamsters ou de chiens dans les magasin, certaines adoptions, même, on se dit que certains arrivent à mettre un prix sur des vies.
Plus près du monde de l’entreprise, quand une boite d’interim vend un profil à une entreprise pour quelques jours ou quelques mois, d’une certaine manière, elle vend des gens (même si l’être humain ne peut se réduire à sa seule force de travail). Jusqu’alors, ce type de pratiques étaient interdites en dehors du monde de l’interim ( voir le délit de marchandage http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9lit_de_marchandage_en_droit_du_travail_fran%C3%A7ais ) mais j’ai entendu dire qu’une réforme était en cours. Je ne sais pas où l’on en est.
Dans le monde du commerce, va expliquer à une boite de VPC que ta vie est sacrée, que ta personnalité n’a pas de prix : elles passent leurs temps à scruter tes achats, tes gouts, tes habitudes de consommation. Pour elles, le problème n’est pas de savoir si tu vaux de l’argent mais comment en savoir plus sur toi pour mieux te vendre des produits. Pour le coup, ce qui devrait être gratuit ne l’est plus du tout.
Salut Miguel,
La phrase citée est de Minijack.
Lorsque j’entends dire : « la question est plus complexe que tu ne crois… », j’ai toujours envie de répondre que je préfère être simpliste.
Je voudais préciser pourquoi je préfère, en la matière, rester simple et même simpliste.
La seule valeur qui soit universelle et intemporelle ne saurait être relativisée donc.
A force de toujours tout trouver plus compliqué qu’on ne croit, on finit par s’enliser, se paralyser et s’enfoncer dans l’inaction ou au contraire dans le verbiage.
Il me semble que telle organisation est dans cette situation.