Entre deux rives – Carnets de guerre d’Emmanuel Dupont
Encore maintenant, je me souviens de la sonnerie stridente qui interrompait la quiétude d’un après-midi de convalescence. Il était assez inhabituel qu’un appel surgisse en plein milieu d’après-midi. Ma mère répondit. Quelques secondes après, elle m’appela avec une voix sanglotante. Elle était terrorisée et affolée.
— C’est le Docteur R., il veut nous voir tout de suite!!
— Mais qu’est-ce qu’il t’a dit?!
— Il a reçu les résultats de la biopsie! C’est très grave! Il nous attend à la clinique!
— Mais je me sens parfaitement en forme, j’ai rien de grave…
— Mais ça veut rien dire, dépêche-toi, il faut partir ! !
En voiture, nous prîmes la direction de la clinique dans une course effrénée. Les vingt minutes de trajet furent interminables. J’essayais de rassurer ma mère. D’emblée, on cherche toujours à amoindrir la cruauté du sort qui s’abat sur soi.
À mesure que nous approchions de la clinique, je commençais à réaliser quelque chose, à percevoir un paradoxe. Tout paraissait irréel, parce qu’il semblait impossible que ma vie puisse être en danger. Pas de cette manière du moins : je n’avais pas de sang qui coulait d’une blessure, pas de fatigue, pas de fièvre, pas de signe précurseur de maladie… Bref, il s’agissait d’un mauvais rêve ! Et pourtant, tout semblait si réel : le chirurgien voulait nous annoncer quelque chose de grave, j’étais en sueur, et mon coeur palpitait. Petit à petit, je prenais conscience de ce paradoxe. Deux champs de force antagonistes me tiraillaient l’esprit. Je pensais :
— Quelque chose va changer dans ta vie, c’est indéniable ; quelque chose de terrible et d’irréversible. Pourquoi crois-tu que ce sort soit réservé aux autres ?
— Non, ce n’est pas possible, je suis jeune et en bonne santé. Si j’avais quelque chose, je le sentirais,
et puis j’aurais déjà eu des prémices. objectais-je.
…
Il en vient à évoquer l’Hydre de Lerne, à laquelle il se compare : « chaque fois qu’un traitement médical tranchait une tête du serpent, elle repoussait doublement à un autre endroit, et les têtes devenaient de plus en plus dures à sectionner ».
Malheureusement, cette cruelle maladie ne lui a pas laissé le temps d’achever son témoignage.
Durant les derniers mois de sa courte existence, il a continué de subir maintes épreuves.
Néanmoins, il se sera battu jusqu’au bout avec un courage et une dignité exemplaires.
Il s’est éteint le 1er novembre 2008 à Jargeau, au domicile de ses parents, sous assistance médicale. Il avait 34 ans.
…
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