Transhumances en Europe
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Fils d’immigré portugais, je voyageais beaucoup enfant. Enfin, beaucoup… disons que, tous les ans, dans une 304 break sans climatisation et les valises sur le toit, nous partions de Colombes, au nord de Paris, pour aller à Amarante, un petit village du Portugal à 1800 km de là.
Les premiers voyages furent épiques car dans la famille, personne ne savait lire une carte routière. Il fallait aller jusqu’au périphérique de Paris, surtout ne pas se tromper pour éviter de se retrouver Place de l’Etoile … « l’Enfer dont un conducteur moyen ne revient pas ». Ensuite, on prenait la direction de Versailles où commençait pour nous la National 10, seule apparemment à pouvoir nous mener à destination. Lorsque nous trouvions le fabuleux panneau orné de l’inscription « N10 », c’était déjà une assez grande victoire car souvent on se perdait et on se retrouvait de manière inexplicable devant le château de Versailles où aucune inscription n’indiquait où se trouvait la « Nationale dez ».
Nous suivions ensuite la liste des « Directions » inscrites par un ami portugais au dos d’un paquet de Gitanes. Ce paquet, sans doute magique, nous mènera à destination pendant des années ! Je ne me rappelle plus bien les villes qui figuraient sur le paquet mais il y avait Tours, Limoges, Bordeaux,… et puis il y avait Hendaye-Irun.
Parfois, on arrivait de nuit à Hendaye et le poste frontière était fermé. Il fallait en trouver un autre. Mais comment faire sans carte routière ? En général, on suivait les autres voitures d’immigrés, toutes reconnaissables aux valises sur le toit. Je me souviens qu’une fois, il n’y avait personne devant nous. On était bien embêté. On a pas mal erré et puis, complètement perdus, on s’est retrouvé dans une impasse. Au moment de faire demi-tour, on s’est aperçu que plus d’une trentaine de voitures nous suivait !
Arrivait ensuite l’Espagne. En général, on avait fait le plein d’essence avant d’y arriver. Question de principe : un portugais évite tout contact avec un espagnol. Cherchez pas à comprendre, c’est comme ça ! On fermait les fenêtres ("ça pue, l’Espagne") et, presque en apnée, on traversait le territoire « hostile ». Les espagnoles nous le rendaient bien : que l’on s’arrête sur le bord de la route et on se prenait une amende à payer sur le champ en liquide, qu’on ait envie de faire pipi dans une station service et la dame acariâtre nous engueulait vertement dans une langue qu’il ne nous était pas nécessaire de comprendre. De ces traversées de l’Espagne, je retiendrais aussi le souvenir d’un embouteillage à proximité (300km) de Vitoria. Cela dura des heures, sous un soleil de plomb. Tout le monde était sorti des voitures parce que la chaleur était insupportable dans les voitures. Les bébés pleuraient dans les bras de leurs mères impuissantes. L’eau qui nous restait était chaude, les sandwichs aussi, écœurants. J’ai bien cru qu’on ne s’en sortirait pas.
Oui, on emmenait à manger avec nous car on n’avait ni l’argent pour en acheter sur le chemin ni vraiment le temps pour s’arrêter manger : le voyage au Portugal n’était pas un voyage mais la simple transhumance de tout un peuple qui, une fois l’an, retournait au pays.
Alors, on finissait bien par arriver à la frontière portugaise après une vingtaine d’heures de voiture où les seuls arrêts étaient pour le faire le plein et pour déjeuner au bord de la nationale. Aussi, le petit drapeau portugais, sur le pont qui marquait la frontière portugais, sentait bon le retour à une maison qu’on voulait mienne. Et c’est vrai que juste derrière, même la nature semblait plus belle, plus verte !
Mais après la joie d’arriver enfin en "terrain ami", il nous fallait nous rendre à l’évidence : on avait encore à traverser le nord du Portugal. Les routes en lacés, après une journée complète de voiture, étaient un calvaire. Parfois, il y avait des séries de trous en plein milieu de la chaussé. Il fallait slalomer en essayant de maintenir la moyenne tout en évitant les sorties de route et les crevaisons. Ces dernières heures de voiture ont vu mourir bien des familles. On a vu bien des voitures dans les faussés, « si près de chez eux ».
Au bout d’un moment, aux alentours de Vila Real, l’un de nous se mettait à vomir et alors c’est tout le monde qui avait envie de vomir … « mange du pain, disait ma mère. Ça éponge » Et vlan ! Un autre se mettait à vomir… L’horreur !
Malgré quelques pannes, quelques PVs, quelques embouteillages, quelques engueulades avec des espagnoles qui ne voulaient ni donner de l’eau, ni qu’on aille aux toilettes (« parce que les fesses espagnoles sont plus propres que les nôtres ? »), malgré les nombreuses erreurs dans le trajet, les morts sur les bords de la route et les odeurs de vomis, on n’a jamais eu de vrais problèmes, en fait !
De mes jeunes années à refaire toujours le même trajet, j’ai curieusement gardé l’amour des voyages en voiture (cet été, comme d’habitude, je m’apprête à parcourir plus de 5 000 km).
Longtemps, je ne suis plus retourné au Portugal et puis il y a quelques années, j’ai refait le voyage.
Les autoroutes ont remplacé les nationales. Il y a un peu partout des arrêts où l’on peut trouver de l’eau, des toilettes et des airs de jeux pour les enfants. Il n’y a plus de frontière, plus d’errance dans la nuit et les routes du nord du Portugal ont été remplacées par des 3 voies. On peut désormais partir tôt le matin et arriver à 21H.
Que s’est-il passé ? Les années, certes, mais l’Europe surtout. Celle qui a supprimé les frontière, entrainé l’intensification des échanges et financé l’amélioration des infrastructures routières. Je suis bien heureux que les enfants portugais n’aient pas à subir ce que leurs parents ont subi.
Alors, parfois, on me dit : "A quoi ça sert l’Europe ?". "A rien,… à rien".
[photos: en haut, c'est pas moi.. c'est la pochette de l'excellent film documentaire de Jose Viera sur l'immigration portugaise "Gens du salto". En bas: Tag "Europe" peint pendant la fête de l'Europe le week end dernier]
PS: ma vision sur les espagnols a aussi beaucoup évolué depuis… un jour je raconterai pourquoi et surtout comment…





je ne me souviens pas de cs voyages à la bousole de l’epoque mais ce que je peut rajouter c’est l’episoade des longs bouchons d’été pour traserver Burgos.
Pour la relation avec les espagnols je ne me souveins pas l’hostilité ou de racisme entre les pauvres portugais et les espagnols qui levait la tete vers une europe prometeuse. Le Nord du Portugal et la Galice ont au moins aujourd’hui et depuis plusieurs années de bonne relation politique, et economique.
L’epreuve d’un tel voyage etait surtout la traversée du pays basque….
Ce que je décrits là, ce sont mes voyages de 1979 à 1988. j’ai raconté ça à un copain marocain qui a bien rigolé parce qu’il suivait aussi les voitures avec les valises sur le toit et qu’en plus, son père ne savait pas lire du tout !
Evidemment, je me souviens aussi des gros bouchons de Burgos.
Depuis, je crois qu’ils ont fait une rocade qui permet d’éviter de passer en centre ville !
Si vous êtes d’origine portugaise, je vous conseille vivement le film « Gens du salto ». On peut encore le trouver d’occasion au travers d’Amazon – http://www.amazon.fr/Gens-salto-gente-Jose-Viera/dp/B000C4AE2S/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1211904066&sr=8-1 – Un film hommage d’un fils d’immigré qui raconte comment ses parents et leur génération sont venus en France (dans la clandestinité, « a salto »). Un film où, à la fin, l’un des témoins nous dit « ce que nous avons vécu, c’est ce que vivent maintenant les gens qui essayent à tout pris de venir en France, c’est l’histoire de l’Immigration ».
Pour la relation entre portugais et espagnols, je ne sais trop quoi dire sauf que.. c’est compliqué ! Et qu’il m’a fallu pas mal de travail sur moi pour avouer que ce rapport était effectivement raciste et qu’il fallait changer de regard… mais j’ai promis un autre article alors… je vais pas raconter ça ici
Quelle épopée. C’est vrai qu’il faut se souvenir de cette époque où il n’y avait pas d’autoroutes. Les routes parfois ne pouvaient laisser passer qu’une voiture avec des croisements périlleux.
A part les problèmes de langue cela ressemble à tous les déplacements de l’époque.
Moi j’allais avec toute la famille, nous étions cinq, tous les étés en vacances dans les Landes dans un bled pommé au milieu des pins à 17 kms de Mimizan.
Aujourd’hui ce n’est rien à faire…on fait ça en 7 heures… A l’époque on mettait deux jours… Je connais toutes les villes et villages,leurs histoires, Capestan, Cap-Vern, Padirac, Mont Louis, Carcassonne, Auch, Pau,…, car les itinéraires étaient pratiquement à chaque fois différents…
Ben moi je dis que c’est le plus bel article publié sur ce blog !
L’idéal, Miguel, c’est que t’en fasse une vidéo !
@BCT, dans les Landes, les bleds ne sont pas « pommés », ça c’est en Corrèze…
Je suis assez d’accord avec CDG, voici un bien bel article ! Tu es en forme, Miguel ! L’approche de l’été et des 5000 km, probablement !
Denver… il doit y avoir internet là-bas, pour tenir ton blog à jour ?!
Sinon, d’autres ont su trimbaler tout un fourbi pour continuer à être relié au web :
http://www.cheminsdumonde.net/site/element_44.php
Oui, un peu de pub pour les copains…
CDG, il y a des endroits dans les Landes…c’est le Gabon…du persil vu d’avion.
Non non, BCT, CDG ne parle pas de persil, il parle de pommes. Les pommes, c’est dans le Val de Loire. Ils ont dû beaucoup se tromper de route, quand Miguel était petit.
…
Pardon Miguel, je n’ai pas pu m’en empêcher…
a unica vez eu foi no portugal, eu prendei o avion. (?)
Mon portugais est sans doute très folklorique lui aussi, mais moins que ton voyage par la route. Je me suis bien marré à te lire. Merci :c)
Simplement vous dire que j’ai adorée ce descriptif assez réaliste de la transhumance portugaise qui me rappelle avec tendresse ce qui, durant mon enfance, était une aventure merveilleuse. Ce texte est drôle et plein d’esprit, félicitation !!
Les choses ont bien changé depuis, et moi aussi, maintenant j’apprécie nos voisins espagnols, qui nous ressemblent sur de nombreux point.
Bravo, et continuez à écrire !!