On m’a raconté que dans la société traditionnelle des petits villages portugais des années 50, c’était parfois le curé qui décidait avec qui vous alliez vous marier. Dans les années 70, les gens allaient encore le voir pour savoir pour qui ils devaient voter. De nos jours, au Portugal comme en France, on fait ses choix autrement et ça me semble préférable. Pour les choix, grands et plus petits, on n’attend plus d’une seule personne qu’elle nous explique ce qu’on doit faire.
Il y a quelques années, quand vous achetiez un équipement technique vous alliez chez Darty ou à la FNAC et vous demandiez conseil au vendeur. A coup sûr, vous lui faisiez confiance et vous achetiez les yeux fermés. De nos jours, vous allez jeter un coup d’œil en magasin en évitant soigneusement le vendeur. Puis vous allez sur internet pour comparer les prix. Au travers de google, vous en profitez pour recueillir des avis de consommateurs dans les blogs et les forums parce que vous pensez que les consommateurs sont les mieux placés pour savoir ce qui marche et ce qui ne marche pas. Ensuite, vous retournez chez Darty et n’attachez que très peu d’importance au discours du vendeur : vous connaissez vos besoins et les produits mieux que lui. Lui, c’est un vendeur, vous, vous êtes presque devenu un spécialiste !
Un très bon article du blog orleans-valdeloire d’Olivier nous disait que pour la vente de 80% des produits, ce qui va être déterminant, ce n’est plus le marketing de masse mais bien l’avis qu’on va pouvoir se faire des produits, notamment en consultant internet. Cette réflexion sur le pouvoir d’internet dans l’elaboration de nos choix interpelle : quelle influence internet a-t-il bien pu avoir sur le choix tellement compliqué de notre élection monarcho-présidentielle ?
Le livre "le cinquième pouvoir" paru avant les élections nous donnait des pistes de réflexion. Il nous expliquant comment aux USA, internet avait permis à un challenger d’émerger avec moins de moyen que les autres, malgré le système. A sa lecture, comment ne pas penser à François Bayrou, le candidat blogueur anti-système parti de rien et arrivé à 19% ? Aux USA comme en France, le candidat n’a pas réussi à se qualifier pour la finale. On peut donc se demander si internet n’est capable que de produire des choix minoritaires.
Un autre chapitre du livre nous racontait aussi de manière claire et passionnante comment internet a incité les français à dire "non" à la constitution européenne et comment ce "non" est finalement devenu majoritaire. On peut alors se demander si internet peut aussi exprimer un "oui" ? Un "oui" non plus minoritaire mais un "oui" majoritaire ?
C’est le pari de l’équipe de campagne de Ségolène Royal : partant de la constatation que les français ont envie de se faire leur opinion par eux-mêmes, qu’ils souhaitent aussi être acteurs de leur avenir, ils ont fait le rêve fou qu’internet pouvait non seulement promouvoir un programme mais le créer ! Ce n’est plus le web de sarkozy.fr ni le blog de bayrou.fr, c’est du web 2.0 : du web collaboratif, du web générateur de sens ! C’était parier qu’en politique comme ailleurs, les bons choix émanent de la base de la société. Là où l’UMP s’est servi d’internet comme média de diffusion de la propagande du candidat (de haut en bas), l’équipe Royal a fait le pari que, comme pour notre vie de tous les jours, internet pouvait être le lieu d’élaboration de ces choix (transversalement puis de bas en haut). Evidement, il fallait que les français soient majoritairement prêts à élire une présidente qui ne soit pas omnipotente mais qui soit celle qui orchestre le travail des citoyens, souvent plus compétents que les élites quand il s’agit de trouver des solutions pragmatiques pour résoudre leurs problèmes.
Dés l’apparition de "désir d’avenir", je me suis posé cette question : la France est-elle entrée dans cette modernité-la ? D’abord sceptique, j’ai ensuite voulu y croire et une fois que j’y ai cru, j’ai voulu y croire jusqu’au bout, jusqu’à la fermeture des bureaux de votes.
Le résultat nous a montré que non, que plus de 50% des gens pensaient que, comme le curé portugais de mon exemple, un président doit tout savoir sur tout et que c’est lui qui doit expliquer ce qu’on doit faire. Ce qui me décourage, c’est évidemment la défaite mais c’est aussi ce qu’elle signifie, sociologiquement. Je regrette que la France soit encore dans cet archaïsme-là. On dit que Nicolas Sarkozy a été très majoritairement élu par des personnes de plus de 60 ans. Cela ne m’étonne pas, finalement.
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